| Expert 13/04/2005 La
chronique de Gérard Pavy | ||||||||||||||||||||||
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L'entreprise,
nos organisations privées comme publiques, sont-elles des systèmes impersonnels
pressurant tout le monde sur l'autel de la performance et de la mondialisation,
comme on l'entend trop souvent ? Admettons.
Pourquoi alors, sachant cela, ne voit-on pas s'ouvrir concrètement des voies vers des fonctionnements plus satisfaisants ? Si initiatives en ce sens il y a, force est de constater qu'elles échouent. La raison est simple : en fait, chacun y participe et y trouve plus ou moins son compte.
Nous reproduisons les comportements que nous reprochons à l'entreprise : notre idéal, inavoué, serait que les autres fassent allégeance à notre intérêt personnel et notre stratégie propre. Chacun cherche, quelque soit son poste, à sa manière, à faire en sorte que, son intérêt, sa personne ou son désir, soit reconnu par les autres. Quand dans une réunion je promeus une idée, j'espère qu'elle sera reprise par les participants. Mon ego s'en trouvera flatté; ma crédibilité et ma position en sortiront renforcées. Tout le monde croit être un gentil membre et personne ne voit qu'il n'a de cesse de mettre l'autre sous contrôle ! Chacun vitupère contre les processus impersonnels de l'entreprise mais souhaite que l'autre soit une chose.
Comment des gens, de bonne foi, peuvent à ce point être aveugles aux évidences et soutenir sous leur nez de telles contradictions ? Trois explications s'imposent.
L'entreprise n'est pas faite d'une masse de moutons naïfs" |
La première a son origine dans la demande fondamentale du management : comment
obtenir un alignement des comportements sur la stratégie. Les formations
centrées sur la dimension humaine et relationnelle n'échappent pas à cet objectif.
Nombre de séminaires sur l'intelligence émotionnelle, par exemple, partent du
principe louable que l'homme ne se réduit pas à un calcul scientifique, pour proposer
finalement des recettes pour piloter l'autre en agissant sur ses émotions. Les
discours de l'entreprise ne nous aident pas à nous dessiller les yeux.
Ensuite, il y a le client qui par ses exigences légitimes maintient la
machine sous contrainte. Dès qu'il le peut, chacun troque l'habit de labeur du
salarié pour le manteau étincelant du client roi. Accroché par ce que les publicités
lui proposent, à la recherche peut-être d'une compensation, il met sous pression,
par ses demandes et réclamations, son "autre lui-même", resté coincé derrière
le guichet.
Enfin et surtout entre en scène l'inconscient. Derrière nos comportements
rationnels, nous sommes mus par nos fantasmes. Mais cela reste caché : nous sommes
incapables d'identifier ce mécanisme et a fortiori de l'admettre à nous-même.
L'entreprise n'est pas faite d'une masse de moutons naïfs, innocentes victimes
de quelques loups puissants. Comme le suggérait Hobbes, notamment, l'homme est,
aussi, un loup pour l'homme.
Tout individu a une partie inconsciente et intersubjective. L'individu ne peut se construire, se sentir, se percevoir et s'appréhender, qu'en relation aux autres : ainsi l'inconscient des uns et des autres est relié. Ces dimensions sont hors de portée des leviers du management comme de l'individu. La demande d'alignement des comportements sur la stratégie restera donc toujours sur sa faim. Pour reprendre une expression célèbre, la réponse est : c'est pas possible !
Le manager n'est pas toujours prêt à accepter que les lois de l'inconscient régissent la vie en entreprise" |
La psychanalyse offre des voies d'exploration de l'inconscient. Il ne s'agit évidemment pas de faire du prosélytisme et chacun est libre de choisir d'autres voies ou d'autres disciplines. Toutefois, la psychanalyse présente un avantage sur de nombreuses autres méthodes : son référentiel a été forgé à l'extérieur de l'entreprise et l'on sait que c'est toujours par la marge, par la périphérie, que les organismes se rénovent.
Nous avons vu que la connaissance de l'humain, dans l'entreprise, est restée à l'âge de pierre. Seules sont admises les idées en phase avec le principe que les comportements peuvent être maîtrisés par autrui pour l'atteinte d'un objectif. Combien de fois ces idées doivent être mises en échec, combien d'échecs dans ses projets de changement le manager doit-il rencontrer pour admettre que sa théorie de l'humain comporte des failles ou des lacunes et se rendre aux raisons de l'inconscient et de l'intersubjectivité ?
Quand dans son jardin familial les fantasmes en herbe font des leurs, alors, touché au cœur et de guerre lasse, le manager se rend à l'évidence. Mais s'il est prêt, en payant le prix fort, à admettre que les lois de l'inconscient sévissent dans sa famille, il n'est pas toujours prêt à accepter que les mêmes choses régissent la vie en entreprise.
Voilà le chemin qu'il nous reste à parcourir. Il ne s'agit pas d'exiger de chacun une cohérence de fer : nos communications seront toujours marquées d'ambiguïtés, d'équivoques, et de ratages. C'est ce qui en fait le charme essentiel, manifestation et source de la vitalité. Mais, avec un nouveau regard, chacun peut au moins cesser de prendre ses vessies pour des lanternes, découvrir les idéologies mal digérées soutenant ses vœux pieux et percevoir les fantasmes qui s'agitent dans les coulisses de ses prises de positions soi-disant rationnelles. La prise en compte de l'inconscient est l'avenir de l'entreprise.
Les
précédentes chroniques de Gérard Pavy :
"Entreprises, frustrez votre
personnel, c'est pour son bien"
"Les
dirigeants sont des obsessionnels, les salariés des hystériques"
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